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Défense

Ukraine : la fabrique de la guerre moderne

21 novembre 2025Rédigé par Margot AndriolloThink Tank · Défense
Accroche

L’Ukraine, étranglée mais indomptable, s’est transformée en laboratoire où se redéfinit la guerre moderne. Dans l’ombre des hésitations occidentales, Kyiv invente une puissance militaire autonome qui pourrait bien remodeler l’équilibre stratégique européen.

L'article en quelques mots

Coincée entre l’ambiguïté américaine, l’hésitation européenne et l’agressivité russe, Kyiv forge sa propre autonomie militaire : drones par millions, missile longue portée « Flamingo », économie de guerre. Une innovation accélérée qui bouleverse les équilibres européens et repositionne l’Ukraine comme nouveau centre de gravité stratégique du continent.

De la défense à la dissuasion : trajectoire d’une autonomie militaire

Lorsque l’Ukraine a été envahie par la deuxième puissance nucléaire, elle ne disposait pas réellement de supériorité aérienne et a été contrainte de revenir aux fondamentaux des conflits armés et de mobiliser pleinement sa population. Nous avons affaire à une guerre d’attrition dans laquelle le rapport de force démographique et numérique, ainsi que la capacité à durer dans le temps grâce à des stocks et flux suffisants, sont essentiels. La dissymétrie démographique et militaire du conflit est flagrante. La Russie mobilise sans limite une population quatre fois supérieure à celle de l’Ukraine, au prix d’environ 1 000 morts par semaine. Pendant que les Russes usent de la masse et du temps, Kyiv use de la résilience et du soutien occidental, créant un déséquilibre structurel.

Dans la première phase de la guerre, la doctrine ukrainienne est contenue par la diplomatie : « ne pas frapper le sol russe », « ne pas franchir les lignes rouges » fixées par Washington et Bruxelles. Dans ce sens, la guerre devient un accélérateur industriel. Les premiers drones tactiques ukrainiens (Beaver, Fury, Punisher) apparaissent dès le printemps 2023. Selon le Royal United Services Institute (RUSI), l’Ukraine passe en quelques mois d’une production artisanale à une capacité semi-industrielle, atteignant plus d’un million d’unités par an en 2024. L’importance de la technologie civile, avec ses caméras, batteries, microcontrôleurs, a alimenté l’innovation militaire décentralisée, réduisant ainsi les coûts et les délais de conception pour l’Ukraine. En 2024, l’Ukraine adopte une doctrine de projection asymétrique. Elle ne veut plus subir la guerre sur son sol, plus de ligne rouge, mais un transfert du conflit sur le sol russe.

L’Ukraine a converti son économie : startups, cofinancements, production dispersée, « Army of Drones », et désormais missile stratégique national. Chaque contrainte imposée a suscité une innovation. La résilience s’est transformée en capacité de transformation afin de ne plus subir la stratégie mais la produire. Dans cette nouvelle configuration du conflit, la guerre de haute intensité a imposé une transformation structurelle des capacités nationales : produire, en temps de crise, des armements complexes et des munitions de longue portée capables de compenser l’usure du front et de maintenir la pression sur l’adversaire.

N’oublions pas que, malgré cela, l’Ukraine est lourdement impactée par la guerre, notamment par la stratégie russe de destruction massive des infrastructures énergétiques. En octobre 2022, 30 % des centrales électriques ukrainiennes ont été détruites par les bombardements russes, créant des coupures d’électricité affectant près de 1 100 localités. La quête de l’accès direct à la mer constitue l’un des fondements de la politique de puissance russe : la prise de la Crimée en 2014, puis l’invasion de l’Ukraine, s’inscrivent dans cette logique de sécurisation maritime sud, avec la maîtrise de Sébastopol et l’ouverture vers la Méditerranée orientale.

Économie de guerre : drones, Neptune-LR et « Flamingo »

Le Neptune fut le premier jalon de la reconquête technologique ukrainienne. Initialement conçu dans les années 2010 comme un missile antinavire de moyenne portée, le R-360 Neptune a connu en 2024 une version améliorée dite « long-range », capable d’atteindre des cibles terrestres jusqu’à 400 km. Dès lors, le missile FP-5 dit « Flamingo », développé par la société ukrainienne Fire Point, est présenté par Kyiv comme un missile de croisière longue portée revendiquant une portée d’environ 3 000 km et une charge militaire voisine d’une tonne. Fire Point a annoncé une montée en cadence industrielle, avec des estimations de dizaines d’unités par mois.

Sa mise en série et sa production accélérée, annoncées à l’été 2025, marquent un tournant : l’Ukraine n’est plus seulement réceptrice et dépendante d’armements occidentaux, elle devient également productrice de vecteurs stratégiques longue portée. Ce regain de souveraineté industrielle doit être lu à la lumière du Mémorandum de Budapest de 1994, par lequel l’Ukraine renonçait à son arsenal nucléaire hérité des Soviétiques en échange de garanties de sécurité. Dès son invasion, Kyiv a tiré la conclusion que sa survie nationale dépendrait de sa capacité à se défendre seule.

Cette mutation modifie les équilibres opérationnels et industriels en Europe. Les industriels de la défense — BAE Systems, Rheinmetall, MBDA — ont les yeux rivés sur ce nouveau laboratoire en vue de coopérations pragmatiques avec l’industrie ukrainienne dans les domaines du drone, de la propulsion et de l’intelligence artificielle embarquée. « L’Ukraine sera le laboratoire de l’OTAN : tout ce que nous développons ici servira demain à la sécurité européenne », déclarait en 2023 Alexei Reznikov, alors ministre ukrainien de la Défense.

La haute intensité a façonné un marché inédit de technologies de guerre « low cost », validées en conditions réelles. Sur le champ de bataille, il ne s’agit plus de posséder les armes les plus puissantes, mais celles qui saturent le champ de bataille à un coût marginal faible. Alors qu’un missile franco-britannique Storm Shadow ou un Taurus allemand ne peut être utilisé qu’à certaines conditions, le « Flamingo » est libre de toute contrainte politique externe. N’oublions pas pour autant que la survie de l’Ukraine dépend largement du réseau de coopérations technologiques et militaires occidentales sur le long terme.

L’Europe à deux vitesses : inertie productive et dépendance américaine

Depuis 2022, l’Union européenne reste surprise et figée tant par la persistance des Russes que par l’innovation militaire des Ukrainiens. Face à la guerre, l’UE a su maintenir une cohérence remarquable — renouvellement des sanctions, poursuite des aides, ligne commune malgré les chantages, plan ASAP pour un million d’obus. Mais la bureaucratie et les désaccords internes ont rendu la mise en œuvre lente, et la livraison en retard, faute de production industrielle suffisante.

L’« économie de guerre » demeure un concept plus rhétorique qu’opérationnel. L’Europe parle de puissance stratégique, mais se comporte encore comme un espace de coordination économique : elle soutient l’Ukraine pour qu’elle ne perde pas, sans réellement lui donner les moyens de gagner. Comme le note un rapport de l’IISS (2025), l’Europe demeure « une puissance industrielle en temps de paix confrontée à une guerre qu’elle ne sait pas encore produire ». Pendant que Kyiv est passée en économie de guerre, Bruxelles débat encore des mécanismes de financement. L’Europe finance, mais elle ne décide pas.

Kyiv, nouveau centre de gravité de la défense européenne ?

Depuis 2022, Kyiv s’est imposée comme le nouveau centre de convergence stratégique des flux militaires, technologiques et politiques. C’est là que se testent les doctrines clés de la défense européenne, en faisant ce que l’Europe ne fait plus : produire, décider et employer sans autorisation tierce. Le missile « Flamingo » est devenu un instrument politique — le premier missile stratégique ITAR-free en Europe.

Les entreprises telles que Fire Point, Ukroboronprom et AeroDrone ont prouvé qu’elles pouvaient innover, produire et opérer sous le feu de la guerre, sans dépendre d’un écosystème transatlantique sous normes. Plus d’un quart des composants ITAR américains sont présents dans les missiles européens (MBDA, KNDS, Saab), ce qui retarde ou limite les exportations hors OTAN. En comparaison, l’Ukraine a relocalisé ses chaînes au maximum. Ce rééquilibrage doctrinal oblige l’OTAN à repenser sa posture : elle n’a plus affaire à un simple partenaire assisté, mais à un acteur régional capable de projection, d’innovation et d’autonomie partielle.

Géopolitique d’une guerre techno-économique

Dans cette guerre internationalisée, l’innovation technologique, l’information du cyberespace et les technologies de combat franchissent les frontières pour réhiérarchiser les puissances et révéler les dépendances. Ce n’est plus seulement un affrontement de deux États, mais une compétition industrielle et technologique internationalisée où la souveraineté se mesure à la vitesse de production, à la maîtrise des chaînes d’approvisionnement et à l’arsenal de défense aérienne. Les États capables de maîtriser l’IA, le cyber, l’espace et les données imposent leur rythme stratégique aux autres.

Kyiv devient le prototype d’un hub opérationnel, où se superposent technologies civiles, capital privé, puissance militaire et coalitions techno-militaires : drones franco-polonais, IA européenne, drones turcs Bayraktar, logiciels israéliens, fonds publics européens. 85 % des capacités de communication ukrainiennes reposent sur des entreprises étrangères (SpaceX, Amazon Web Services, Google…), d’où l’importance de la mondialisation du conflit. En parallèle, Moscou mène une offensive informationnelle, perfectionnant l’art de la guerre cognitive : diffuser des récits calibrés pour miner la cohésion ukrainienne et semer le doute à l’étranger.

Cette guerre a montré l’importance de la souveraineté technologique et dessine les contours des prochains conflits. Sabotage de câbles sous-marins, cyber-attaques, espionnage numérique : la guerre se déplace désormais dans les infrastructures invisibles qui soutiennent nos économies et nos armées. La maîtrise des réseaux — câbles, satellites, données — devient la nouvelle frontière de la puissance européenne, dans un monde où la guerre se mène à la vitesse de la lumière.

Références
  • RUSI — Justin Bronk, Jack Watling, Nick Reynolds, Drone Warfare in Ukraine, Special Report, 2023–2024.
  • IISS — The Military Balance 2024, sections Ukraine / Russie.
  • Seth Jones, Ukraine's Defense Industrial Mobilization, CSIS Report, 2024.
  • Dara Massicot, Russian Military Adaptation in the War in Ukraine, RAND, 2023.
  • Gustav Gressel, The Race for Drones and Missiles in Europe, ECFR Policy Brief, 2024.
  • Camille Grand, Jana Kobzová, Nicu Popescu, Preventing the Next War: A European Plan for Ukraine, juin 2025.
  • Ina Ganguli, Fabian Waldinger, War and Science in Ukraine, 2023.
L'auteur

Margot Andriollo

Contributeur · Centre d'études Stratégiques et d'Innovation